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L'imaginaire de l'épidémie

Le mouvement « No Bra », une revendication féministe?

Le constat

  • En France, l’épidémie de Covid-19 et la première période de confinement (17 mars – 11 mai 2020) ont contribué à l’évolution des représentations et des pratiques, notamment en matière corporelle et vestimentaire. C’est ainsi qu’une étude de l’IFOP, réalisée sous la forme d’un questionnaire auto-administré en ligne du 9 au 12 juin 2020, laisse apparaître qu’une femme de moins de 25 ans sur cinq déclare ne jamais porter de soutien-gorge, soit environ 4 fois plus qu’avant le confinement. Et même si le « No Bra » reste une pratique encore peu développée, elle s’est accrue parmi les femmes de tous âges –  passant de 3% avant le confinement à 7% aujourd’hui.
  • Au-delà de sa dimension statistique, le mouvement « No Bra » se diffuse dès 2012 sur les réseaux sociaux, dans les blogs et dans la presse, notamment à travers la campagne lancée par la réalisatrice américaine Lina Esco – #freethenipple (« libérer le mamelon ») – qui sera suivie par le film du même nom (2014). Il est aussi soutenu par de nombreuses stars hollywoodiennes.
  • En 2018, le hashtag #Nobrachallenge se déploie sur les réseaux sociaux. En mai 2020, le tweet de la journaliste Tomi Obaro (“Je n’imagine pas vraiment le soutien-gorge faire son retour après ça”) reçoit plus d’un demi-million de likes.

Comment comprendre cette évolution? Effet de mode? Mouvement de fond?

1- Le confinement: un contexte favorable

Le confinement a déterminé une forte réduction des contacts et déplacements, tandis que le travail à domicile se développait sous la forme du télétravail. Ces facteurs ont contribué à favoriser l’accroissement de la pratique du « No Bra ».

D’une part, la moindre fréquence des déplacements a réduit la nécessité de maintien des seins, tandis que la distanciation sociale a permis de s’affranchir du regard d’autrui.  L’effet du souci de l’apparence physique n’est pas spécifique au port du soutien-gorge: entre 1950 et 1980, la hausse du salariat féminin a contribué à l’inversion du rapport entre les dépenses d’habillement des hommes et des femmes au profit de ces dernières.

Toutefois, si la fin du confinement n’a pas signé le retour du soutien-gorge, c’est parce que d’autres facteurs doivent être pris en compte pour appréhender l’évolution des pratiques. L’enquête de l’IFOP révèle notamment que plus d’une adepte du « No Bra » sur deux cite comme premier motif « l’inconfort procuré par le port du soutien-gorge » pour expliquer sa pratique.

2) La recherche de confort : une tendance de fond

Le XXe siècle est celui du refus croissant des contraintes vestimentaires et de l’intrusion d’une  logique sportive dans les vêtements du quotidien: dès les années 1960, on assiste à la baisse des ventes dans certains secteurs de l’habillement (costumes, chemiserie…), tandis que les jeans, les shorts, les vêtements sportifs se diffusent.

Le soutien-gorge n’échappe pas à la règle : plusieurs responsables marketing de marques de lingerie témoignent d’une tendance « slow bra » qui contribue à orienter la demande vers des modèles plus confortables – tandis que les achats de soutiens-gorges avec armatures ne cessent de perdre du terrain (Le Monde, 19/11/2018).

  • La fonction symbolique et identitaire du vêtement

Le vêtement n’est pas un simple bien de consommation. Au-delà de sa fonction protectrice,  il renvoie à des dimensions symboliques et identitaires. Il reflète notamment les valeurs culturelles dominantes d’une société, ses hiérarchies, et constitue un instrument de différenciation entre les sexes, comme le révèle par exemple l’interdiction durable du port « de la culotte » pour les femmes, supposée menacer  le rapport de force au sein du couple. Le sociologue Pierre Bourdieu décrit la jupe comme « un corset invisible, qui impose une tenue et une retenue, une manière de s’asseoir et de marcher« . Aussi dans l’histoire, l’émancipation féminine s’est notamment incarnée dans la « masculinisation » du vêtement (pantalon) et de la coiffure (cheveux coupés « court »), tandis que la mode de la mini-jupe, dans les années 1960, traduit une revendication de libération sexuelle.

Le vêtement établit aussi une frontière entre espace public et privé, au sens où il sert à cacher les zones jugées impudiques, qui sont couvertes. Toutefois les notions de décence et de pudeur sont relatives: jusqu’au XIXe siècle, dans de nombreuses cultures, notamment en Asie, la nudité mammaire est de règle, et le sein féminin n’est pas forcément perçu comme sexualisé, c’est-à-dire destiné au plaisir masculin. Le tabou culturel et social associé à la nudité émerge progressivement et tend à s’étendre à des situations autrefois jugées culturellement légitimes, comme l’allaitement.

C’est pourquoi la tendance « No Bra » se doit d’être réinscrite dans un contexte historique plus large, celui du mouvement pour le droit aux seins nus.

4) Le mouvement pour le droit aux seins nus

Le sein a toujours été perçu à travers une double dimension anatomique et symbolique – et comme symbole érotique et nourricier. L’historienne américaine Marilyn Yalom, dans son ouvrage « Le Sein, une histoire« (1997) ouvre la voie vers une interrogation majeure: « À qui appartiennent les seins? »

Dans cette perspective, le mouvement « No Bra » ne se réduit pas à la recherche d’une finalité (le confort) mais doit être interprété comme une action rationnelle par rapport à des valeurs. C’est ainsi qu’outre le mobile de l’inconfort, les enquêtées de l’IFOP associent la pratique du « No Bra » à l’extérieur du domicile au « souhait de se libérer des normes esthétiques » (17%) et de « lutter contre la sexualisation des seins féminins » (15%). Ces mobiles sont beaucoup plus souvent cités parmi les moins de 25 ans (respectivement 24% et 32%).

Ces mobiles s’inscrivent dans le paradigme central du mouvement féministe pour le droit égal aux seins nus qui associe notamment l’interdiction du dénudement des femmes à un dispositif de contrôle du corps féminin. Ce courant international se développe dans les années 1990 au Canada (TERA), aux EU, puis essaime dans des pays européens comme la Suède (Bare Bröst), le Danemark, la France (les Tumultueuses).  Il dénonce la mauvaise foi et l’incohérence des lois qui autorisent l’exhibition de seins nus dans les magazines et les médias, et s’en offusquent quand ce sont les femmes qui le décident – par exemple l’interdiction de publier des photos de mamelons sur les réseaux sociaux. Dans cette perspective, ne pas porter de soutien-gorge constitue un moyen symbolique de se réapproprier de son corps dans l’espace public et de lutter contre la soumission croissante à des normes esthétiques globalisées.

Il apparaît ainsi que pour de nombreuses femmes, l’abandon du soutien-gorge incarne une dimension protestataire qui s’apparente aux nouvelles formes de l’action collective qui émergent à partir des années 1980.  Souvent fondées sur le recours à l’expertise et aux armes juridiques, ces nouvelles formes de l’engagement sont moins institutionnalisées et recèlent une forte connotation symbolique ainsi qu’une dimension spectaculaire qui attire l’attention des médias et de l’opinion publique.

Conclusion

L’analyse nous montre que le mouvement « No Bra » ne constitue pas seulement une mode, que le sein et ses attributs vestimentaires font partie du répertoire de l’action collective féministe contemporaine, qui incorpore une forte dimension symbolique visant à la réappropriation du corps des femmes. Cette stratégie se heurte à deux principaux obstacles.

En premier lieu, l’enquête de l’IFOP laisse apparaître que pour plus d’une femme sur deux – et pour  70% des moins de 25 ans, c’est « la gêne à l’idée que les gens voient leurs tétons » qui freine l’abandon du soutien-gorge. Cette gêne est directement associée à la « crainte de faire l’objet d’une agression verbale, physique ou sexuelle » (57% des moins de 25 ans). Cette peur s’ancre dans un environnement qui normalise et justifie la violence sexuelle, qui s’identifie à une culture du viol : 20% des enquêtés de l’IFOP considèrent que le fait de laisser voir ses tétons peut être « une circonstance aggravante en cas d’agression sexuelle ».

Enfin,  l’absence de soutien-gorge, tout comme la pratique des seins nus à la plage, est loin d’être toujours emblématique de la transgression des normes. À l’inverse, elle peut représenter le résultat d’une construction active qui inaugure de nouvelles normes esthétiques – par exemple quand certaines femmes évoquent la fin des « vilaines marques blanches », ou bien en renforçant la normativité de l’espace de la plage, en y instituant la norme implicite de la beauté, de la minceur, de la jeunesse. Et si l’abandon du soutien-gorge peut permettre de lutter contre la globalisation des normes esthétiques à travers l’acceptation d’une plus grande diversité, il peut aussi contribuer à accroître les opérations de chirurgie esthétique: selon une étude menée par le Plastic Surgery Group en 2016, les demandes d’intervention sur le mamelon seraient en très forte augmentation.

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1 Commentaire

  1. polany 18/01/2021

    Un petit mot concernant les seins nus à la plage. C’était effectivement une pratique très courante en France dans les années 70/80. Les hauts de maillots étaient très rares sur les plages et certaines photos nous le prouvent bien. De nos jour cette « liberté du corps » a beaucoup régressé et le monokini n’est plus prioritaire sur les plages même s’il existe toujours (toujours photos à l’appui). Il serait intéressant de vérifier dans quelle tranche d’age se situe majoritairement les adeptes du sein libre.

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